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02/07/2014

En finir avec Eddy Bellegueule

Edouard Louis.jpg« En finir avec Eddy Bellegueule » est un titre formidable, qui sonne un peu comme un programme, ou une ambition, et claque au travers d’un prénom qui est avant tout un diminutif et un nom très répandu dans la Somme. La conjonction des deux trace une sorte de portait social ; car qui, sinon un amateur de variétés et un spectateur de TF1 irait prénommer son enfant Eddy ? Et renvoyer à la Somme ne fait pas précisément penser à des milieux particulièrement favorisés.

Bon, c’est un titre formidable, mais quid du livre qui est derrière ? Disons qu’il y a nettement deux parties : la première est assez réussie, et la seconde franchement bâclée, pour des raisons assez difficilement compréhensibles.

L’enfance du héros, de sa naissance, et même un peu avant, à la suite de sa scolarité à l’issue du bac se lit avec curiosité, amusement parfois, stupéfaction  aussi, écœurement de loin en loin.

Mais il n’y a pas là de quoi crier au martyre ou à l’infamie. L’auteur pose à l’enfant difficile, parce qu’il est différent dans un monde très normé, empli de clichés et d’idées reçues, de pensées prémâchées et d’amateurs de football.

Certes nous évoluons avec lui dans un milieu ouvrier difficile et frappé par le sort, à la fois parce que la travail vient à manquer, et, à sa suite, les revenus qui feraient vivre décemment la famille, mais aussi parce que cette dernière constate avec effroi que l’ainé des fils est « différent », c’est-à-dire qu’il n’entre pas dans le moule traditionnel de l’enfant turbulent et affirmé, du petit garçon vif et accroché, par on ne sait quel mimétisme, aux passions de ses aînés.

C’est assez bien tracé, mais il n’y a rien là des très exceptionnel et qui a connu les milieux  ouvriers parisiens et péri-urbains des années 60 n’est pas surpris. Les temps sont difficiles pour qui n’est pas conforme aux autres.

Mais c’est également vrai, en creux si on veut, dans les cercles bourgeois pour l’enfant impoli, insolent, violent, qui ne s’intéresse pas au mode de vie des siens, culturels ou sociaux, ou peu enclin à suivre la discipline collective est également vu comme un ovni !

Pour faire bon poids, il faut que notre Eddy soit donc davantage attiré par les garçons ! La jolie trouvaille, l’idée-force du texte qui vient justifier du malheur de vivre de ce pauvre Eddy, qui peinera à ressentir la malheur d’aimer ! Ses jeux de touche-pipi un peu poussés, auxquels il participe en investissant les autres de la responsabilité de l’initiative, assez hypocritement en somme, sont d’une terrible banalité, comparés à la littérature que nous pouvons connaître des mœurs campagnardes certes plus anciennes, mais qui témoignaient bien avant cet ouvrage d’un intérêt précoce des enfants quant aux choses de la vie. En résumé, vivent les meules de foin et les granges ! L’auteur est allé puiser là sa faible et banale inspiration.

Cela ne peut surprendre que notre époque néo-puritaine et sournoise, un peu à la manière des moralistes états-uniens de tout poil alors que l’industrie pornographique américaine est flamboyante.

Le talent de Édouard Louis – que je m’obstine à prénommer Émile, ce qui, reconnaissons-le prendrait alors une dimension autrement tragique ! - est de raconter ses aventurettes en émaillant le texte écrit de formules parlées. C’est de la belle ouvrage, mais le procédé est ancien, ce qui n‘est pas un reproche, et a parfois apporté de meilleure littérature.

L’auteur dédie son livre à Didier Eribon qui avait publié en 2009 « Le retour à Reims ». Ce dernier ouvrage est autrement plus fort, plus critique, de lecture plus ardue et sur le fond plus violent que son récent avatar. Certes Eribon peut être touché d'être le dédicataire de « En finir… ». Doit-il s’en sentir honoré ? Ce n’est pas certain.

Au vrai, il y a une grande part d’insincérité dans l’ouvrage de Édouard Louis, jeune homme brillant, et tout à fait agréable, mais que je trouve être un peu un faiseur. Il me semble être une recherche de notoriété, avec des moyens littéraires certains, mais des procédés narratifs critiquables.

La seconde partie de l’ouvrage qui est censée être une ouverture sur un milieu d’origine honni, et fui, ressemble à une mauvaise fin d’une série B, comme si l’auteur avait trop regardé la télévision de son enfance. Lorsque c’est du passé qu’il veut faire table rase, c’est de l’avenir qu’il ne traite pas vraiment. Certes, bien qu’il prétende avoir écrit un roman, mais qu’il affirme par ailleurs  s’être auto-romancé, ce qui n’est certainement pas sans dommages collatéraux sur son environnement d’alors, sur l’image de ses proches, témoignant ainsi d’un peu d’inconscience, ou de d’agressivité vengeresse, (même cette méchante plume, vilaine langue mais grand talent de Marcel Jouhandeau avait dissimulé Guéret sous Chaminadour- et que Jouhandeau était un grand auteur, s’il était petit bonhomme !), nous ne suivons pas complètement la démarche.

Il nous faudra attendre l’œuvre suivante pour nous faire une idée plus précise du talent littéraire de M. Louis. Son roman est d’une veine assez misérabiliste, mais fait surtout l’effet d’être un témoignage rédigé par un jeune homme habile et au final un peu truqueur. Je regrette de ne pas y avoir été sensible.

On pourra saluer le coup de maître, si l’on veut, mais c’est surtout un beau coup d’édition, et pour le lecteur assez attentif que je suis, je ne vois dans cet ouvrage que la compilation adroite et triste du courrier que les homosexuels mineurs adressaient à la revue Arcadie, pour subir la morale compatissante et vaine d’André Baudry, puis à Gai Pied  qui en faisait son chapitre « Vécu » avant de se transformer en pages psy dans Têtu. C’est aussi démonstratif et aussi peu passionnant.

Seul véritable point d’intérêt de ce roman à l’esbroufe, Édouard Louis n’est pas sans évoquer la honte, à toutes les phases de sa vie d’enfant. Il devrait lire l’œuvre formidable et foisonnante de Georges-Arthur Goldschmidt (« Le poing dans la bouche », « La traversée des fleuves »..), publiée en grande partie chez Verdier. Il saurait alors ce que c’est, qui va au-delà d’un crachat sur le visage.

 

« En finir avec Eddy Bellegueule » Édouard Louis.  Éditions du Seuil

 

© Frédéric Arnoux

En finir avec Edouard.jpg

08:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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