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13/04/2013

Florange, la non-urgence, contrairement au mariage gay !

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REPORTAGE | La projection de “La Promesse de Florange”, le film d'Anne Gintzburger et Franck Vrignon, a scellé la fin du combat des salariés. Découvrez le film en avant-première ce vendredi à 19h sur Télérama.fr.

Le 12/04/2013 à 10h09 - Mis à jour le 12/04/2013 à 19h09 
Marie Cailletet

 Image extraite de La Promesse de Florange. © Chasseur d'Etoiles

Image extraite de La Promesse de Florange. © Chasseur d'Etoiles

10 avril 2013. En cette fin d’après midi, le ciel gris acier s’est finalement troué d’une brèche lumineuse au-dessus de la Passerelle. La projection en avant-première du documentaire d'Anne Gintzburger et Franck VrignonLa Promesse de Florange, a beau n’être annoncée que pour 19h30 dans la salle de spectacle de Florange, ils arrivent déjà par petites grappes. Soucieux pour certains de ne pas rater l’histoire du « combat de leur vie », celle de leur résistance pied à pied, nuit après nuit, au dessein du groupe indien Arcelor-Mittal d’en finir avec les derniers hauts fourneaux lorrains. Désireux pour d’autres de manifester, une fois encore, leur solidarité avec les irréductibles de la vallée de la Fensch.

>> Florange : deux documentaires sur la lutte des salariés d'Arcelor-Mittal à voir sur Télérama.fr

Deux ans durant, à coup de marche ralliant la Moselle à Paris, de blocage de trains, de protestations devant le Parlement européen, les métallos ont été sur tous les fronts. Popularisant leur lutte, médiatisant leur insoumission. De syndicale, au détour de la campagne présidentielle de 2012, leur lutte est devenue l’emblème de la possible inversion du rapport de force entre le capitalisme financier et les ouvriers, de la prééminence retrouvée du politique.

Alors, ce film qui retrace leur histoire, leurs douleurs et leurs liesses, de l’élection deFrançois Hollande à la « trahison » de sa promesse, ils veulent le voir. Savoir s’ils s’y reconnaissent, si le film prend bien le pouls de leur région sinistrée, de la rudesse de leur combat, mais aussi de leur attachement viscéral à cette fonte en fusion qui noircit les corps et fonde les fraternités. Peu à peu, en silence, ils investissent les travées de l’amphithéâtre, oublieux des papiers « réservé »scotchés sur quelques sièges.

<p>Edouard Martin, des salariés d'Arcellor Mittal et leurs femmes figurant dans le film, lors de projection du documentaire <em>"La promesse de Florange"</em> devant les sidérurgistes. Salle La Passerelle. Florange, le 10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama</p>

Edouard Martin, des salariés d'Arcellor Mittal et leurs femmes figurant dans le film, lors de projection du documentaire "La promesse de Florange" devant les sidérurgistes. Salle La Passerelle. Florange, le 10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama

Il y a là les Florange, Lionel, Antoine, Greg, Jérôme, Ali et leur porte-voix Edouard Martin. Mais aussi les compagnes, les proches… Une partie de la vallée des Anges, quelque quatre cents personnes. Tous sagement assis, comme recueillis. Un calme bientôt troublé par le crépitement des flashs et le déplacement virevoltant d’une nuée de journalistes. Bernard Lavilliers, ancien sidérurgiste, fils de sidérurgiste, compagnon de route des métallos depuis trente ans, est venu sans guitare. « Je préfère le voir ici. Ce film sur la vie, la difficulté de perdre son boulot, n’aura pas la même couleur qu’à Paris. »

<p>La réalisatrice Anne Gintzburger et Bernard Lavilliers pendant la projection du documentaire <em>"La promesse de Florange"</em> devant les sidérurgistes à Florange, le10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama</p>

La réalisatrice Anne Gintzburger et Bernard Lavilliers pendant la projection du documentaire "La promesse de Florange" devant les sidérurgistes à Florange, le10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama

Doucement, Anne Gintzburger, l’auteure de La Promesse de Florange, s’avance dans le halo des projecteurs en contrebas de l’amphithéâtre. « Je suis heureuse de vous revoir. Je vais avoir besoin de m’accrocher à quelques visages bien connus pour être un peu moins intimidée par cette salle. » Elle s’arrime donc à celui de Jean-Louis, rencontré il y a vingt-et-un ans à l’occasion du tournage d’un sujet d’Envoyé spécial sur la fermeture du site voisin d’Uckange, et dont elle est devenue l’amie.

<p>Anne Gintzburger, réalisatrice du documentaire <em>"La promesse de Florange"</em>. © Pascal Bastien pour Télérama</p>

Anne Gintzburger, réalisatrice du documentaire "La promesse de Florange". © Pascal Bastien pour Télérama

Elle poursuit : « Je ne suis pas d’ici, je ne suis pas des vôtres, je n’ai pas traversé ce que vous avez traversé depuis vingt-et-un ans mais j’ai senti vos espoirs, vos désillusions, vos déceptions. J’ai eu envie de confronter vos visages, vos mots à cette promesse politique. » Ce fameux engagement pris par le candidat François Hollande, du haut d’une camionnette syndicale : « Quand une grande firme ne veut plus d’une unité de production mais ne veut pas non plus la céder, nous ferons obligation que des repreneurs interviennent. »

Alors, la réalisatrice est revenue filmer en Lorraine, pour porter témoignage des effets de cette promesse dans « la vie des hommes et des femmes d’ici. » Et son documentaire, sa façon à elle d’incarner les valeurs « qui ont du sens dans nos vies », elle est sur le point de leur livrer. Emue et tendue.

<p>Projection du documentaire <em>"La promesse de Florange"</em> devant les sidérurgistes à Florange le 10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama</p>

Projection du documentaire "La promesse de Florange" devant les sidérurgistes à Florange le 10 avril 2013. © Pascal Bastien pour Télérama

L’obscurité faite, les images déferlent sur l’écran. Nul bruit, la concentration est palpable, rompue seulement par quelques éclats de rires, saluant les saynètes cocasses. Telle cette séquence dans la cour de l’Elysée. Les Florange viennent d’être reçus par le président, sur le perron, la photo de famille inédite entend symboliser le nouveau quinquennat. Pour immortaliser l’instant, Antoine se penche, ramassant quelques cailloux : « Je vais les prendre avec moi, je vais les mettre dans la poche. C’est un petit souvenir, faut pas le dire, après ils vont me traiter de voleur… »

Ou ce moment surréaliste. Depuis des semaines, le climat est explosif avec le directeur du site d’Arcelor-Mittal. Les Florange entendent lui demander des comptes et se renseignent au téléphone sur la présence de vigiles, susceptibles de leur barrer l’accès : « Ils sont en train de passer leur visite médicale ? C’est incroyable ça ! Pour savoir s’ils sont aptes à nous fighter la gueule ? » Et le cri du cœur rigolard d’Edouard Martin : « On veut même pas le séquestrer, faudrait le nourrir après. »

Puis, le silence reprend ses droits. Aucun sifflet, aucun juron ne viendra saluer les images de Hollande ou d’Ayrault. Comme si tous, dans la salle, avaient définitivement intériorisé les renoncements cyniques des politiques. Seuls les propos des compagnes, verrouillés par la pudeur, rapprochent les visages dans la pénombre. L’occasion d’échanges furtifs sur la difficulté à vivre dans la durée l’absence de l’autre rivé au piquet de grève, à survivre financièrement depuis quatorze mois.

<p>Les hauts fourneaux, dans le film <em>Les Promesses de Florange.</em> © Chasseur d'Etoiles</p>

Les hauts fourneaux, dans le film Les Promesses de Florange. © Chasseur d'Etoiles

Les derniers plans défilent et Anne Gintzburger peut être soulagée tant les applaudissement enflent. L’ovation debout se poursuit un moment tandis qu’elle invite « tous ceux du film » à venir la rejoindre. Comme si souvent avant, ils forment un demi-cercle, se tenant par les épaules. Sans esbroufe, chacun glisse un mot, saluant le film, remerciant du soutien dont ils ont bénéficié dans l’opinion publique. Plus disert, Lionel commente : « L’exécutif a négligé la dimension humaine. Ce film retrace un collectif, la lutte de l’intersyndicale avec parfois des stratégies, des opinions différentes mais avec un objectif commun contre la mort d’un métier, d’un outil, d’un travail. » Car Edouard Martin a beau conclure : « La fonte coulera encore en Lorraine », l’ambiance est plutôt à l’avis de décès.

 Le lendemain, à Paris, le Comité central d’entreprise entérinera l’arrêt définitif des hauts fourneaux. Tous dans la salle le savent. Au fil des travées qui se vident, les accolades fraternelles se succèdent. D’un « Tu vas toi ? », on se soutient, on s’entoure parce qu’on sent bien que c’est fini. Le plan social va se mettre en branle. Il y aura des départs, des reclassements mais il va falloir faire le deuil de ce combat collectif, des mois passés ensemble. Avec pudeur, jamais pour eux, certains s’alarment de l’épreuve du lendemain solitaire pour untel, appréhendent la déflagration d’un retour au quotidien millimétré pour l’autre.

Reste, malgré l’échec, la fierté d’avoir résisté, d’avoir inoculé l’idée que, pour peu qu’il le veuille, le politique pouvait avoir encore la main. D’ailleurs, en guise de paraphe, Edouard Martin jette : « On a été trahis une fois. Je n’ose imaginer que le président puisse nous trahir une deuxième fois. On attend sa visite à Florange, il nous doit ça. »

" Compte dessus et bois de l'eau, bonhomme ! "  ... 

10:29 Publié dans A ma guise | Lien permanent | Commentaires (0)

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