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29/11/2011

une fin annoncée ...

Le 26 septembre 2011, Jacques Sapir annonçait la fin de l’Euro à court terme ...

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Euro, cette construction boiteuse et imparfaite, qui agonise. C’est aussi une certaine conception de l’Europe. Il ne fait aucun doute désormais que l’Euro, par le biais des plans d’austérité qu’il nécessite, est un facteur général de régression sociale pour tous les pays concernés. L’Euro, on l’a dit, est le dernier tabou d’une partie de la classe politique de droite comme de gauche. À quoi donc peut-on attribuer ce phénomène et pourquoi une telle cécité en France ? 

 

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Premières pages de l’introduction du nouveau livre de Jacques Sapir, annoncé courant novembre

De la Grèce à l’Italie, en passant par l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, la zone Euro est désormais en feu. Les États ne cessent d’emprunter à des taux de plus en plus élevés et les contrats d’assurance sur les dettes, qu’elles soient publiques ou privées, voient le montant de leurs primes s’envoler. L’Euro aujourd’hui se meurt. 

 

Tout cela avait été prévu il y a de cela plusieurs mois, voire plusieurs années. Mais Cassandre ne saurait se réjouir de voir ses prévisions se réaliser. On ne comprend que trop que la mort de l’Euro, du fait de l’entêtement imbécile de nos dirigeants et de leur incapacité à prévoir une sortie ordonnée ce qui serait pourtant encore possible aujourd’hui, nous condamne très probablement à un saut dans l’inconnu. 

 

L’histoire mesurera la responsabilité de nos gouvernements qui, par idéologie, par conformisme et parfois par lâcheté ont laissé la situation se dégrader jusqu’à l’irréparable. Elle dira aussi l’immense culpabilité de ceux qui, dans les capitales nationales comme à Bruxelles ou à Francfort, ont cherché à imposer en contrebande une Europe fédérale par le biais de la monnaie unique à des peuples qui n’en voulaient pas. 

 

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’Euro, cette construction boiteuse et imparfaite, qui agonise. C’est aussi une certaine conception de l’Europe. 

 

La victoire provisoire des « cabris », de ceux qui pour reprendre la phrase célèbre du Général de Gaulle s’en vont criant «l’Europe, l’Europe » en sautant sur des chaises, se paye aujourd’hui au prix fort. Si nous ne voulons pas en revenir à une Europe du conflit « de tous contre tous », il nous faudra réapprendre les principes de la coordination entre Nations souveraines, qui sont les berceaux de la démocratie, sur les ruines d’une coopération que l’on a voulu construire sur le mépris de l’opinion des électeurs. 

 

La crise actuelle solde à la fois les erreurs d’une financiarisation à outrance voulue à la fois par la droite et la gauche parlementaire, et la faute politique que fut le Traité de Lisbonne et le déni de démocratie qui suivit le référendum sur le projet de traité constitutionnel en 2005. 

 

En effet, à peine nos gouvernants ont-ils le sentiment d’avoir apporté un remède, ne serait-ce que temporaire, sur l’un des pays que la crise se précise sur un autre. Les banques européennes sont ainsi dans l’œil du cyclone, et elles ont subi de lourdes pertes quant à leur capitalisation depuis le début du mois d’août. 

 

L’incertitude quant à leur solvabilité ne cesse de monter. Elle est à la mesure de l’erreur, et le terme est modéré, qui fut commise au début du printemps 2011 quand les « tests de résistance » (ou Stress-Tests) qui furent réalisés ont omis dans leurs hypothèse d’intégrer un possible défaut d’un pays de la zone Euro. Nous payons cher cette erreur ! Il est probable que celle-ci rende inévitable une nationalisation temporaire, partielle ou totale, de nos systèmes bancaires. 

 

Après la Grèce, désormais condamnée au défaut et à une dévaluation (5), et saignée à blanc par une répétition insensée de plans d’austérité qui fut dénoncée par l’économiste en chef de Natixis, ce sont l’Italie et l’Espagne qui donnent des signes de faiblesse. En Italie, en dépit de la multiplication de plans d’austérité, la dette n’en finit pas d’augmenter tandis qu’inexorablement monte le flot du chômage en Espagne. Le Portugal s’enfonce dans une crise sans issue et la France elle-même est mise en cause. 

 

Les sceptiques les plus endurcis doivent donc l’admettre dans les tréfonds de leur cœur. Au-delà de la crise de chaque pays, qui s’explique par des raisons à chaque fois spécifiques, au-delà de la crise de gouvernance de la Zone Euro, certes prévisible mais qu’exaspère une opposition entre l’Allemagne et la France, c’est bien la monnaie unique, l’Euro lui-même, qui est en crise. 

 

Cette crise était en fait prévisible depuis de nombreuses années, car les défauts structurels de la zone Euro étaient notoires et bien connus des économistes, y compris de partisans de l’Euro. Les déséquilibres induits par la monnaie unique faisaient leur chemin au sein des économies de pays de la Zone Euro. Si la crise de 2007-2008 a donné une impulsion décisive à la crise de l’Euro, il convient de dire que cette dernière n’attendait qu’un grand désordre de l’économie mondiale pour se révéler. 

 

Cette crise est devenue une réalité à l’été 2009 quand l’accumulation des dettes a atteint un seuil critique en Grèce, en Irlande et au Portugal. À l’été 2011, elle a pris un tour dramatique qui prouve que le processus va empirant. On peut d’ailleurs constater la montée d’une fatigue de l’Euro, qui est perceptible que ce soit dans les opinions publiques où désormais nous avons une majorité contre une aide supplémentaire à la Grèce, mais aussi dans les gouvernements où le découragement désormais se fait jour. 

 

Cette crise se combine aussi avec les inquiétudes que suscite la situation aux Etats-Unis. La perte par ce dernier pays de sa note AAA, prouve qu’il n’est pas sorti de la crise dite des « subprimes » . De plus, les perspectives de croissance y sont très faibles. Premier pays frappé par la crise de 2007, il n’a pas retrouvé une dynamique de développement saine et s’enfonce lentement dans une double crise d’endettement tant de l’État fédéral que des ménages. Les réactions des pays émergents, menés par la Russie et la Chine, face à la politique monétaire menée par Washington sont de plus en plus vigoureuses. 

 

La concomitance de ces crises contribue cependant à en obscurcir le sens. Elle masque en particulier ce que la crise dans la Zone Euro a de spécifique et les effets de la monnaie unique qui aggravent cette crise. Mais elle nous rappelle que dans un monde de finance globalisée, des liens étroits unissent les différents problèmes. Que l’Euro vienne à disparaître et c’est le Dollar qui se trouvera en première ligne face à la spéculation internationale qui se déchaînera alors. Gageons qu’il ne tardera guère à sombrer. 

 

Nombreux sont ceux qui pensent que la crise de l’Euro réjouit les dirigeants américains. Ils se trompent lourdement. Un Euro affaibli politiquement mais présent, concentrant pour plusieurs années encore l’attention des spéculateurs internationaux et freinant le développement des économies européennes, est bien la meilleure situation pour les dirigeants de Washington. C’est bien pourquoi ces derniers multiplient les initiatives pour forcer la main des pays européens et pour que soit mis en place un nouveau plan de sauvetage de la crise en Grèce. 

 

Ainsi, pour des raisons aussi diverses qu’il y a de pays concernés, des deux côtés de l’Atlantique les dirigeants affirment leur volonté de défendre l’Euro. Mais les faits sont têtus ! Et quand on les méprise, ils se vengent. 

 

Les argumentations controuvées des uns et des autres, les plaidoyers pro domo de politiciens aux abois, les arguties dans un jargon pseudo-technique dans lesquelles se complaisent les bureaucrates de Bruxelles n’y changeront rien. La monnaie unique européenne, qui fut à son origine source de tant d’espoirs, n’a tenu aucune de ses promesses. Elle meurt aujourd’hui de l’échec du projet politique qui lui avait donné naissance, le « fédéralisme furtif », et de la divergence dans les dynamiques économiques des pays membres, divergence exacerbée par la politique de l’Allemagne. 

 

Ce qui est infiniment plus grave que la mort de l’Euro dans sa forme actuelle, c’est que le principe même de coordination monétaire risque de mourir avec lui. Et la question est aujourd’hui posée : peut-on sauver ce principe de coordination, avec ce qu’il implique de flexibilité pour chaque pays et de coopérations entre pays, du désastre qui attend l’Euro ? 

 

À voir la violence des réactions que toute tentative a suscitée jusqu’à ces dernières semaines, à lire les accusations multiples qu’un tel projet provoque, on est en droit d’en douter. Pourtant, un débat aujourd’hui s’impose. Longtemps niée par nos gouvernants mais aussi par une large part de l’opposition (et en particulier au PS), la crise de l’Euro s’impose cependant, constituant pour l’instant un horizon indépassable. Sa réalité est d’ailleurs reconnue à l’étranger ; même le journal allemand le Spiegel, lui a consacré un long dossier. 

 

Il y a donc bien une particularité franco-française à ce débat, ou plutôt à son refus qui ne cède qu’aujourd’hui sous les coups de boutoirs de la réalité. 

 

Il y a bien un tabou de l’Euro, qui dans notre pays traverse le spectre politique et va de la droite à la gauche, voire à une partie de l’extrême-gauche. En témoignent les attaques dont l’auteur de ce texte fut l’objet. 

 

Les racines en sont multiples. La monnaie unique a perdu sa dimension d’instrument, que l’on doit juger à ses effets, pour devenir un véritable fétiche, au sens religieux du terme. L’Euro, c’est la religion de ce nouveau siècle, avec ses faux prophètes aux prophéties sans cesse démenties, avec ses grands prêtres toujours prêts à fulminer une excommunication faute de pouvoir en venir aux bûchers, avec ses sectateurs hystériques. 

 

Qu’un dirigeant de l’UMP ou du PS parle sur ce sujet et sa phrase commence immanquablement par un verset sur les « bienfaits » de l’Euro (mais sans jamais préciser, et pour cause, lesquels) ou sur la « nécessité » de défendre la monnaie unique. 

 

Mais, jamais au grand jamais, n’entendons-nous un bilan honnête de ce que l’Euro nous a apporté. Aujourd’hui, l’Euro est devenu le symbole du crépuscule de la raison politique et économique, une hypothèse saturante qui justifie le silence sur l’ensemble des autres problèmes. 

 

La violence des réactions et l’outrance des amalgames qui parsèment la presse française traduisent pourtant le fait qu’en dépit d’un effet d’étouffoir médiatique sans précédent qui jusqu’à maintenant continue de sévir on commence bien à parler de la crise de l’Euro. D’ailleurs, même Elie Cohen l’a reconnue et c’est tout dire ! 

 

Cette crise a d’ailleurs suscité de nombreux ouvrages, d’hommes politiques comme d’économistes ou de dirigeants d’association. Ils présentent chacun différents aspects de la question ; ils l’abordent aussi à partir de points de vue différents. 

 

Dans ces conditions, pourquoi ce livre ? 

 

Les ouvrages publiés à ce jour ont dénoncé l’Euro, et souvent avec de bons arguments. Ce livre a un autre projet. Il veut tenter d’analyser l’Euro et d’amorcer, contre le tabou et les argumentaires religieux, un retour à la raison. Il se propose aussi d’analyser la crise actuelle, de mettre en évidence tant ses origines que la conjonction de politiques particulières qui l’ont rendue inévitable. 

 

Il entend montrer au lecteur comment nous en sommes arrivés là, à partir des espoirs – pour certains réels et pour d’autres imaginaires – qui avaient été mis en l’Euro à l’origine. 

 

La crise de l’Euro résulte de trois crises avec leurs propres rythmes qui aujourd’hui se combinent. Cette conjonction produit désormais une situation intenable. Elle laisse percevoir la catastrophe finale. 

 

La crise de l’Euro ne se limite pas à la crise des dettes souveraines en Europe, même si elle l’englobe. Par crise de l’Euro, il faut entendre en fait trois crises qui se conjuguent et sont désormais intimement liées. 

 

Il y a tout d’abord l’étranglement de certaines économies d’Europe par le montant des dettes tant publiques que privées. La monnaie unique est un vecteur de cette montée de la dette, car elle impose aux pays de se financer sur les marchés financiers. 

 

Les institutions de la monnaie unique, du Traité de Maastricht au Traité de Lisbonne, interdisent en effet aux États de recourir soit à des avances de leurs Banques Centrales aux Trésors Publics, soit d’imposer aux banques l’achat de titres de dette en proportion de leur actif. 

 

Les marchés financiers deviennent alors la seule source de financement possible. Dès lors, ils sanctionnent lourdement tant le montant des dettes que les faibles perspectives de croissance. Mais, le rôle de la monnaie unique dans cette montée des dettes dans certains pays ne se limite pas à cette dimension institutionnelle. 

 

La monnaie unique impose aussi un taux de change unique vis-à-vis des autres monnaies pour tous les pays appartenant à la zone Euro. Ce taux engendre une dégradation inexorable de la compétitivité pour de nombreux pays, les conduisant soit à accepter une activité économique réduite soit à soutenir cette dernière. Et pour cela, bien entendu, ils doivent procéder à un déficit budgétaire plus ou moins important, les conduisant à aggraver leur endettement. 

 

Ceci a concerné la Grèce, mais aussi le Portugal, l’Irlande, l’Italie et la France. La crise de la dette des États a concentré l’attention depuis la fin du printemps 2010 en particulier dans le cas de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal. Cette crise a mis en évidence l’incapacité des autorités politiques à réagir à temps et de manière efficace. C’est ce que l’on appelle la crise de la gouvernance dans la zone Euro. 

 

Les autorités, qu’il s’agisse des gouvernements ou de la Banque Centrale Européenne, se sont révélées incapables de gérer des situations de crise pourtant aisément prévisibles. Elles se sont révélées dépassées tant pas les événements que par une spéculation qu’elles n’ont nullement cherché à décourager autrement qu’en paroles. 

 

Vient ensuite une seconde crise qui est quant à elle structurelle. Elle résulte des effets de la monnaie unique sur la dynamique de croissance. Depuis l’introduction de l’Euro, Euro d’abord scriptural puis à partir de 2002 Euro fiduciaire, la croissance des pays de la zone Euro a été régulièrement inférieure à celle des autres pays développés. La zone Euro est même en retard par rapport aux pays d’Europe qui n’en font pas partie, comme la Suède, la Suisse et la Norvège. Cela est dû aux taux d’intérêts imposés par la Banque Centrale Européenne (BCE) mais aussi à la surévaluation générale de l’Euro que nous connaissons depuis 2002. 

 

Ici encore certaines économies ont plus été touchées que d’autres, et c’est le cas au premier chef de l’Italie, mais aussi de l’Espagne, du Portugal et, dans une mesure non négligeable, de la France. Cependant, même dans le cas de l’Allemagne, dont on donne en exemple la « rigueur » et le montant des excédents commerciaux, on constate que la croissance à été particulièrement faible depuis l’introduction de l’Euro. Si le chômage n’a pas explosé dans ce pays, c’est du fait de la dynamique démographique qu’il connaît. 

 

Or, la question de la croissance et du chômage occupe une place centrale dans un contexte économique marqué par la crise économique et financière de 2007-2008, et tout particulièrement pour un pays qui, comme la France, a une dynamique démographique favorable. En fait, on peut montrer que ce problème revient à celui de l’hétérogénéité initiale des économies que les institutions mises en place par le Traité de Maastricht ne permettaient pas de traiter en profondeur. 

 

Dès lors, loin de produire une quelconque convergence, la zone Euro a organisé une divergence massive des économies, et de la structure de leurs appareils productifs. C’est aussi le refus de voir ce problème que nous payons aujourd’hui. 

 

La troisième crise est celle des institutions qui encadrent la monnaie unique. On affecte aujourd’hui de découvrir que l’on a créé une monnaie sans règles pour unifier au préalable les politiques budgétaires des États qui sont membres de la zone, les politiques économiques, et plus généralement les réglementations bancaires. En un mot, que la monnaie commune implique un État fédéral. D’après les discours que l’on entend actuellement, c’est à un manque de gouvernance que l’on doit cette crise. 

 

Mais, en réalité, les conditions de la constitution de cette gouvernance globale à l’échelle européenne n’existaient et n’existent pas. 

 

Il n’était pas possible de réaliser une telle unification des politiques sans établir de puissants mécanismes de transferts entre ceux-ci. Or, ceci fut refusé par les dirigeants politiques et prohibé dans les différents traités dont l’Europe se dota. On découvre ici que l’on ne passe pas impunément un coup de rabot fédéraliste sur cinq siècles d’Histoire ! Cette question de la gouvernance illustre bien comment les dirigeants des différents pays ont été victimes de l’idéologie européiste et du mythe des « Etats-Unis d’Europe ». 

 

Ces trois crises aujourd’hui se télescopent et rendent insoluble la crise immédiate qui se manifeste en Grèce, au Portugal, en Irlande et bientôt en Espagne et en Italie. En réalité, si ces pays se sont endettés, et si on les a laissé faire, c’est en raison des deux autres crises. La crise est donc globale et générale, ce qui rend sa solution au mieux extrêmement coûteuse et dans les faits probablement impossible. 

 

L’existence de ces trois crises était connue depuis longtemps et leurs effets manifestes depuis l’été 2009. Mais, il a fallu que la crise Grecque prenne un tour réellement dramatique, que les Grecs descendent dans la rue en masse mais aussi les 

Espagnols et les Portugais, pour que l’on commence à débattre d’une crise de l’Euro. 

 

Il ne fait aucun doute désormais que l’Euro, par le biais des plans d’austérité qu’il nécessite, est un facteur général de régression sociale pour tous les pays concernés. Le risque est donc qu’aujourd’hui l’Euro, dans sa forme actuelle, rende l’Europe odieuse et discrédite durablement le principe d’une coordination monétaire. 

 

L’Euro, on l’a dit, est le dernier tabou d’une partie de la classe politique de droite comme de gauche. À quoi donc peut-on attribuer ce phénomène et pourquoi une telle cécité en France ? 

 

La monnaie unique concentre en elle des projets économiques, des projets politiques mais aussi des projets, ou plus exactement des représentations, symboliques. Ce sont ces interrelations qui ont rendu le débat à la fois nécessaire et, si ce n’est impossible, à tout le moins extrêmement difficile. Ceci explique aussi la violence des réactions, dès que l’on touche au principe de la monnaie unique. 

 

Il y a, bien entendu, d’autres raisons qui sont moins avouables et moins présentables. Nombreux sont ceux qui ont chanté sur tous les tons les louanges de la monnaie unique, parfois avec des arguments qui étaient parfaitement recevables, mais parfois aussi avec des arguments qui relèvent plus de ce que l’on appelle la « littérature (ou de l’argumentation) à l’estomac ». 

 

L’engagement en faveur de la monnaie unique était tel, que tout débat signifiait une remise en cause, et toute remise en cause une perte de légitimité pour nos dirigeants mais aussi leurs conseillers et autres économistes à gages. Or, tous ces gens sont très attachés à cette légitimité, qu’elle soit politique ou médiatique ! 

 

Dans le refus de discuter sur la place publique de la crise de l’Euro, il faut aussi voir la peur panique de perdre des positions sociales et des privilèges. Que deviendraient en effet tous ces professionnels de l’euro-Business s’ils devaient admettre qu’ils se sont trompés ? 

 

De très mauvaises raisons expliquent aussi la violence des réactions. 

 

Le fait que le Front National se soit lancé dans la contestation de l’Euro a été invoqué pour tenter de discréditer le débat sur l’Euro. Parler contre l’Euro équivaudrait à reprendre la totalité des thèses du Front National. Mais ceci est un bien faible argument, et Frédéric Lordon a récemment fait litière de telles allégations. 

 

Étant un des auteurs régulièrement cités par le Front National, je voudrais à mon tour revenir sur cette question. Tout d’abord, un auteur n’est en rien responsable de ses lecteurs. Le fait de publier un texte, sur papier ou sur internet, revient à abandonner tout contrôle sur comment et par qui peut-il être lu. Seuls comptent les opinions, les idées et les concepts qui ont été exprimés dans ce texte, et je ne récuse ni ne renie aucun de ceux que j’ai pu rendre public depuis que je m’exprime sur la question. J’avoue de plus qu’à tout prendre, je préfère que les militants du Front National lisent du Gréau, du Lordon ou du Sapir plutôt que du Drumont ou du Gobineau. 

 

Ensuite, la méthode utilisée par nos contradicteurs soulève un problème de fond. On ne saurait prétendre qu’une idée, une notion ou un concept soit discrédité parce que certains, dont on ne partage pas les idées politiques, s’en réclament aussi. Par temps de pluie, devrions-nous prétendre contre toute évidence que le soleil brille uniquement parce que tel ou telle, dont on ne partage pas les idées, a dit qu’il pleuvait ? Il faut rappeler ici qu’idées, notions et concepts ne sont pas brevetables. Ils appartiennent à tous et donc à personne. 

 

La méthode de nos contradicteurs révèle ici l’extraordinaire faiblesse de leurs positions. 

 

Les interrelations entre l’économique, le politique et le symbolique constituent ainsi l’objet central de ce livre. Il entend déconstruire au préalable ces interrelations, séparer l’économique du politique, le politique du symbolique. 

 

Il entend aussi tirer les conclusions qui découlent de cette déconstruction et de ce que l’on a appelé un « retour à la raison ». Les miennes ont évolué avec la crise et devant l’incapacité congénitale des gouvernants et des institutions de la zone Euro à réagir et à anticiper. 

 

Ma position initiale était de défendre le principe d’une monnaie commune et non unique. J’appelais dans mon livre puis mon article de 2006 au passage de la seconde vers la première parce que j’anticipais les problèmes qui surgiraient au premier choc d’importance que connaîtrait la zone Euro. Le débat fut enterré avant même de commencer. 

 

La crise cependant accélère le rythme des décisions. On connaît la formule : « le temps nous mord la nuque ». Chaque opportunité aujourd’hui perdue restreint dramatiquement le choix des futurs qui restent encore possibles. Les solutions raisonnablement envisageables à l’été 2009, avant que n’éclate de manière ouverte la crise Grecque, sont devenues de plus en plus irréalistes, voire caduques. L’accélération de la dynamique de la crise imposera des ruptures radicales. 

 

Cette dernière est aussi le produit, et il faut s’en souvenir, de l’inaction et de la pusillanimité des femmes et des hommes qui composent la classe politique en Europe. L’histoire retiendra que l’Euro sans doute est mort de la main de ceux-là même qui prétendaient le défendre. 

 

Source :  Marianne2.fr

 

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